Les fiançailles de l'aspie. (Definitely lesser spotted.)

 




De mon expérience personnelle, je peux vous faire un compte-rendu de ce qui se passe lorsqu'une femme asperger est fiancée:  D'abord, l'exaltation.  En tout premier lieu, une vague de bonheur à l’idée que l'on a enfin trouvé la personne avec qui l'on s'entend bien, au point de ne pas même avoir à parler, quelquefois; la personne qui nous manque, après une séparation prolongée; la personne à côté de qui l'on dort bien; la personne qui, quoique très différente, semble parfois être un jumeau tombé du ciel; la personne qui comprend les moments intenses et y réagit de manière adéquate, qu'il s'agisse d’hystérie féminine due aux fluctuations d'hormones ou encore de moments d’allégresse ou de tragédies auxquelles il faut s'attendre dans la vie...  L’âme-sœur est là.  Tout ira bien. 
Donc, fini le temps des galères à se sentir seule, trop différente, incapable de s’insérer socialement sans être complètement achevée par conséquence directe...  C'est le temps du bonheur!

Le bonheur de se préparer à tout partager:  Pour une fois, j'aime bien manger 'ensemble'; partager les factures - formidable; partager la salle de bain -mais surtout pas en même temps, non merci; partager tous les soucis et tous les petits bonheurs journaliers qui semblent bien éprouvants toute seule.  Oui, même les petits bonheurs, car le stress ne fait pas de distinction entre 'les boules' et la joie; tout cela vous pompe le peu d’énergie que vous possédez lorsque la nature vous a faite neuro-diverse. 
Ne pas se plaindre, surtout, ne pas faire d'histoires, se couler dans le moule même s'il fait mal; on se réparera plus tard...  Peut-être -avec un peu de chance; la solitude nécessaire à ceci étant très rare en couple. 
Le problème s’avère que la catastrophe ne tient qu'à une toute petite étincelle, si la personne, autour de qui tout 'notre' monde se tisse à présent, n'est pas au courant de cette épreuve constante de diversité avec lequel on a appris à vivre, tant bien que mal.  Cette toute petite contrariété, ce petit contretemps, ou petit caprice supplémentaire du fiancé déclenche instantanément une supernova!  C'est trop.  Trop, c'est trop!  Écroulement de la ligne Maginot, si bien construite et si bien renforcée!  La débâcle, la crise, l'horreur du barrage qui finalement déverse tout son contenu!  Tout d'un coup. 
Et pourtant, on se croyait forte, à se forcer à être patiente, ne pas s'emporter pour des riens, supporter à grand renfort de profondes respirations et aussi de simple détachement du sujet, tous ces petits riens qui s'accumulent sans en avoir l'air...  Et pourquoi; parce que c'est le seul moyen connu de se fondre dans le décor. 

On n'aime pas se faire remarquer, surtout pas si cela est sous un jour négatif; on a subi maintes brimades depuis l'enfance et donc le meilleur moyen de les éviter c'est encore de se taire et de ne pas se montrer.  Etre très grande ne rend pas les choses faciles, non plus.  Où que l'on aille, les gens remarquent une femme qui domine presque tout le monde d'au moins une tête...  On en reçoit des compliments, bien sûr, mais cela aussi est difficile à gérer; l'envie de s'enfouir sous terre est permanente, donc on se fait rare, renfermé et solitaire, pourtant Dieu sait comme on aime le soleil et l'air frais!  Alors, on s'adapte.  Si je porte des lunettes noires, je remarque moins les regards qui convergent sur moi; si je porte des vêtements très couvrants, j'attire moins l'attention; si je m'habille bien, je me sens forte et confiante, prête à toutes les aventures, prête à la vie.  Si je me promène avec des amies je me sens plus en sécurité; tout spécialement, des amies avec lesquelles je garde un petit, si petit, brin de distance pour ne pas me faire engloutir par une amitié trop exigeante, trop amicale pour pouvoir respirer -on a besoin de tellement de solitude pour se ressourcer dans ce monde bruyant et trop peuplé de neuro-typiques...  On apprend à ne remarquer que les regards positifs -venant de quelqu'un qu'on apprécie, cela donne du baume au cœur après des années à se sentir godiche.

Alors, quand la catastrophe se produit, évidemment cela met un froid dans les relations romantiques...  L'envergure et l’intensité de la 'crise' peuvent être, sans exagération, comparées à celle d'une fusion nucléaire; elle fait beaucoup de dégâts à l’extérieur, mais elle fait aussi très mal à l’intérieur.  La personne responsable du tout petit rien qui a fait déborder le vase est sans aucun doute anéantie par ce phénomène totalement inattendu; et pour tout dire, cette personne est très probablement innocente et ne mérite pas d’être réduite en poussière, à ce moment précis.
D’où l'importance de se connaitre soi-même suffisamment pour pouvoir expliquer à ses proches les épreuves incessantes au milieu desquelles nous, aspies, devons manœuvrer avec diligence tout au long de notre vie; chaque petit aspect social de la vie quotidienne est un défi au cerveau autiste au point d’être perçu comme une véritable attaque - d'où une réaction sauvage, relevant d'instincts primitifs non-évolués (alors que nos pairs y sont venus à bout avant l'âge de huit ans).  On peut très bien masquer ce défaut de maturité neurologique, mais pas sans cesse, pas sans en payer le prix, pas sans casse.  Il faut beaucoup d’énergie pour brasser le courage de parler de ce qui, encore aujourd'hui, est considéré comme une dégénérescence.

Il y a peu de cas où le fiancé, bienveillant, accepte une femme autiste telle qu'elle est et l'aime sans essayer de la réparer, de la guérir...  Oui, cela necessite une certaine trempe.  La plupart du temps, il s’en éloignera par simple instinct de survie.  On ne peut pas laisser quelqu'un vous traiter de la sorte!  Une séparation due à une crise d'angoisse autiste est très éprouvante et la femme ainsi abandonnée s'en remettra soi en se déclarant célibataire par choix, soit en essayant de donner au bonheur encore une chance, et une de plus, et puis encore une autre...  Quoique regrettable, ceci est, de très loin, préférable au traitement issu d'un sentiment de désespoir (ou peut-être de narcissisme), où le fiancé entreprend de régler les problèmes de sa chérie...  Se faire pousser dans un trou carré lorsqu'on est de forme ronde n'est jamais une solution!  Cela fait trop mal, tout simplement.  Foutez-nous la paix et comprenez que l'autisme ne se guérit pas, mais peut très bien se gérer efficacement, si l'on en a le désir et la volonté.  Le premier pas est un saut par trop insurmontable pour beaucoup:  L'autisme n'est pas une maladie, c'est une différence qui a beaucoup à apporter à ceux qui se donnent la peine de la comprendre, non seulement dans son apport à la société, mais aussi sur le plan individuel, à mener à bien une relation, quelle que soit sa nature.

Il y a encore beaucoup à faire pour que notre société actuelle préconise le respect d'autrui, tel qu'il ou elle soit.  Tant que les autistes, y compris les savants, seront ostracisés, il y a peu de chances que des relations saines soient répandues.  Dieu merci, il y a des exceptions!
Mais une anomalie de ce genre ne peut se comprendre que si l'interlocuteur a une certaine expérience de l'autisme et une habileté exceptionnelle à se détacher de la cause de la douleur.  Car s'il soufre de la réaction de l'autiste, elle-même soufre la première des facteurs qui lui cause une douleur incomprehensible pour les neuro-typiques qui eux naviguent ces eaux sans problème, sans même les remarquer (une lumière trop vive, un son trop soudain ou trop intense, le sentiment d’étouffement parmi une foule, l'obligation de toucher autrui, ou pire, de se laisser toucher...).  
Nous sommes maintenant au vingt-et-unième siècle et la science a déjà apporté beaucoup de réponses aux questions qui tourmentent les autistes et leurs proches; mais il y a encore bien du chemin à faire pour que cette différence de nature neurologique soit acceptée comme une question de diversité, pas de développement anormal; c'est cette perception erronée et obsolète qui fait de nous des handicapés.  Le futur ne peut être qu'une amélioration de notre situation et de notre statut.

Jusqu’à ces temps tant attendus, je me résigne; je préfère être seule.  Et oui, en conséquence, j'ai toujours besoin d'un compagnon animal pour me sentir entière.  Ame sœur ou tout simplement âme amie, peu m'importe, du moment que je sois aimée telle que je suis.  Je m'efforce d’être une personne respectueuse, paisible, aimante et aimable; je n'attends d'autrui que la pareille, ni plus ni moins.  C'est curieux comme les bêtes ont le talent d'offrir ce don sans hésitation, sans condition...  On a vraiment des tas à apprendre!


https://youtu.be/7xEDMoE3JMo?si=itGSXHKtmZJNsTeQ

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